Earl

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Earl

Message  Maniac le Sam 17 Sep 2016, 17:47

PRINCE DES AILERONS ET ROI DU CHROME

                                                                            Harley Earl a régné en maitre pendant trente ans a
                                                                            la tete  du design de General Motors. Son gout aff-
                                                                            irmé pour certaines extravagances, comme les aile-          
                                                                            rons, et sa prédilection pour le chrome ont fait de
                                                                            lui une figure légendaire bien au-delà des États-Unis.
il existe entre les grands couturiers européens de l'automobile - de l'Italien Pininfarina a l'Anglais Park Ward en passant par le Francais Labourdette, pour prendre en exemple trois pays phares,
trois écoles et trois époques - et Harley Jacob Earl une différence fondamentale. Les maitres carrossiers du Vieux Continent, quels que soient leur pays d'origine et leur culture, furent et 
demeurent des artisans, rarement confrontés aux impératifs de la série. Des artistes dont les réalisations clés restent liées aux marques les plus nobles et les plus prestigieuses.
A l'inverse, Earl est l'incontestable chef de file du «pret-a-porter», son précurseur et sa parfaite illustration. Pendant les trente années d'un regne sans partage, de 1927 a 1958, 
il sut (et dut!) concilier ce que l'on nomme aujourd'hui la faisabilité - Chere aux ingénieurs et aux directeurs financiers - avec le fruit d'une imagination parfois joyeusement débridée. 
En cela, on peut légitimement considérer Harley Earl comme le pere du design automobile «moderne», celui qui s'énonce au quotidien dans les bureaux d'études. C'est d'ailleurs sous sa 
direction, sinon sous son impulsion, qu'un tel bureau, sans aucun doute le premier du genre, vit le jour au sein d'un groupe automobile ; la section Art & Couleur, née en juin 1927 chez General Motors.
Art & Couleur, c'est H.J. Earl. La vogue de tel ou tel artifice de style soigneusement ciblé en direction d'un public réceptif parce que conditionné, c'est H.J. Earl. Les changements de carrosseries 
et les mariages de coloris, qui caractériserent si bien la production américaine dans les années 50 (du moin chez General Motors), incitant l'acheteur a se procurer au plus vite LE dernier modele,
c'est encore et toujours H.J. Earl... L'empreinte laissé par Earl dans ce dernier domaine, pour ponctuelle qu'elle demeure, a meme gagné d'autres pays ; souvenons-nous des incessantes redéfinitions 
de décors des Simca Aronde !

Ci-dessous : Earl souhaitait que General Motors construise une voiture comparable a la Jaguar XK 120. C'est ainsi que fut produite la première Corvette, en 1953. Les Motoramas, royaumes du rêve...
Quant a la «manière» Earl, elle a profondément marqué l'histoire de l'automobile aux États-Unis, puisque l'on retrouve aujourd'hui sur bien des productions signées General Motors quelques-uns
des tics les plus caractéristiques de l'ancien patron du style de la maison. Pour concrétiser le rêve automobile de l'Américain moyen autant que pour le provoquer (astuce suprême que d'être
simultanément celui qui donne envie et celui qui satisfait l'envie!), Earl utilise pleinement les Motoramas, salons de l'automobile ambulants que General Motors lance en 1949. Le principe en est
fort simple, pour ne pas dire simpliste ; c'est celui du «Si tu ne viens pas a Lagardere, Lagardere viendra a toi». Il s'agit d'une conséquente exposition itinérante qui, de grande ville en
mégapole, parcourt les États du nord au sud et d'est en ouest, afin de présenter par le menu les différentes gammes du groupe (Buick, Cadillac, Chevrolet, Oldsmobile, Pontiac). C'est très
malin ; d'abord parce que, a l'époque, les États-Unis ne possèdent aucun salon international, ensuite parce que, sous couvert d'un événement automobile présenté sous un titre anonyme, c'est
General Motors qui tire tout le bénéfice de l'opération! Les Motoramas proposent a l'admiration des foules (en moyenne, plus de 2 millions de visiteurs a chaque manifestation) non seulement
les automobiles de l'année, mais également des modèles inédits et, surtout ces voitures de rêve que l'on ne pourrait voir nulle part ailleurs. Ces expositions annuelles, qui disparaitrons
en 1961, donnent beaucoup de travail au département style, ex-section Art & Couleur devenue section du style en 1937. Chaque marque, ainsi que toutes les activités extra-automobiles du
premier constructeur mondial - trains, réfrigérateurs (marque Frigidaire), machines a laver, appareils de radio, ventilateurs, etc. -, y disposent de leur propre unités de design.
C'est dans ces lieux qu'Earl et ses collaborateurs œuvrent sur les modèles de grande production présent et a venir, mais aussi sur ces fameuses «dream cars» («voiture de rêve»), que l'on
appellerait aujourd'hui «concept-cars». Ces engins ont une double mission. La première, parfaitement explicite, est d'assurer a l'exposition son intérêt suprême ; on vient la en premier
lieu pour admirer ces automobiles hors du commun, d'autant, d'autant plus attrayantes que, d'une maniere générale, la grande série américaine n'est pas follement originale! La seconde
mission est nettement plus occulte. Sous couvert d'audaces stylistiques a priori intransportables a la berline de monsieur Tout-le-monde, on test les réactions de celui-ci; on les provoque,
aussi. Si l'expérience s'avère positive, Earl et ses troupes en tirent vite les enseignements! On ne procède pas autrement de nos jours dans ces consultations secrètes, les «clinics», au cours
desquelles un constructeur propose au jugement d'un échantillon d'individus son futur modèle, camouflé au milieu de véhicules concurrents déjà commercialisés... Il s'agit réellement d'une
intrusion du marketing, même si ce mot n'est pas encore a la mode, dans la conception du style. On ne crée plus un modèle au hasard; on ne prend plus le risque de lancer une nouveauté
sans avoir une idée de la façon dont elle sera reçue et donc vendue. Le designer fait partie intégrante de toute la stratégie de la marque. 

Ci-dessous : La plupart des voitures de General Motors, telle cette Cadillac 452 de 1932, bénéficiaient du style qu'Earl avait emprunté a Hispano-Suiza, en particulier au niveau de la grille de calandre parfaitement plate. Ci-dessous : La LaSalle conçue par Earl combla avec succès le vide existant dans la gamme General Motors entre la Buick et la Cadillac.  Un style a l'opposé de celui de Ford
Harley Earl fut longtemps un concepteur, certes souvent inspiré, mais sans génie particulier. Le prototype Buick Y-Job de 1938 est sa première grande réussite, la plus originale. Longue et large,
dotée d'une carrosserie semi-ponton et inaugurant des phares escamotables qui rendent la ligne encore plus fluide, cette voiture possède dix bonnes années d'avance sur son temps. On retrouve
d'ailleurs certaines des solutions retenues sur la Cadillac Série 62 de 1948, qui marque également le départ de la mode des ailerons. Avec l'utilisation parfois abusive du chrome, l'aileron est
considéré comme la signature la plus flagrante du style Earl... Il est juste de dire que cette Cadillac va faire école ; au sein de la marque et du groupe, évidement, puis chez la concurrence,
en particulier du coté du numéro trois local, le groupe Chrysler et Plymouth. En effet, Ford reste largement en retrait, fidèle a une politique qui, sur le plan du paraitre, est souvent l'exact
opposé de celle d'Earl. Chez ce dernier, c'est l'imagination au pouvoir, même s'il y a ici et la des... bavures! Chez Ford, c'est l'austérité institutionnalisée, l'ultra-conservatisme ; Earl
est l'antithèse des designers de la Fomoco (Ford Motor Company). Attention! Réduire, comme certains l'ont trop vite fait, H.J. Earl a une histoire de kilos de chrome apposés sur les carrosseries
et d'ailerons de plus en plus envahissants rajoutés ca et la, c'est aller au plus simple. Meme s'il est clair que les avions ont joué un rôle prépondérant dans son inspiration, surtout lorsqu'il
s'est agi de «dream cars» (ainsi qu'en attestent, outre les fameux ailerons, des modèles telles la LeSabre de 1951, la Pntiac Club de mer de 1956 et plus encore la Firebird a turbine de 1954),
H.J. Earl savait également concevoir de très belles automobiles.

Ci-dessous : La Cadillac 1932 adoptait une proposition d'Earl ; faire en sorte que le compartiment destiné aux bagages soit partie intégrante de la voiture, lui procurant une ligne plus longue et surtout plus fine.

Ci-dessous : Un style inspiré par l'aviation Ci-dessous : Une autre orientation fondamentale impulsée par Earl est visible sur ce modèle 1932 ; la forte inclinaison du pare-brise de cette Cadillac, appliquée a tous les modèles a partir de la V16 Madam X appartenant a Earl.  
Père de la première Corvette
Le meilleur exemple nous en est fourni par la première Chevrolet Corvette, aux lignes d'une grande pureté que n'aurait pas reniées le plus coté des bureaux d'études italiens! Ou encore l'indéniable
élégance dont fait preuve le dessin de très nombreuses Cadillac Eldorado, notamment les versions coupé et convertible. Si l'on veut remonter dans le temps, citons en exemple cette LaSalle 1927 qui
s'inspire avec bonheur des Hispano-Suiza H6, ou bien cette autre réussite que constitue la fort belle Cadillac Série 60 Spéciale de 1938... C'est que Harley Earl n'est pas, comme beaucoup de ses
rivaux américains (si toutefois il en eut véritablement un seul!), un ingénieur venu au dessin ou un autodidacte sans passé automobile. A l'instar du personnage de bande dessinée Obélix, il est
«tombé dedans quant il était petit». Fils d'un artisan carrossier qui travaille sur les voitures a chevaux avant d'opérer une nécessaire reconversion, H.J. Earl s'est très tôt, et très profondément,
imprégné d'une culture des formes, des volumes et des couleurs liés a l'automobile. Développant un don naturel au sein de ce milieu, Earl était tout désigné pour devenir ce qu'il fut ; le pape
du style automobile américain. Parmi les nombreuses théories de Harley Earl, il en est une pour le moin étonnante, servant d'alibi a la profusion de chromes ; «Quand une voiture a été légèrement
accidentée, disait-il, il est bien plus simple de remplacer des décorations chromés que de refaire une carrosserie parfaite.» La gamme Buick 1958 illustre, a l'excès, ce raisonnement. Alors
que le designer auquel il avait confié le travail lui présentait les nouveaux modèles, Earl se serait écrié ; «Je pensais vous avoir demandé d'ajouter 50 kg de chrome, il n'y en a que 40. Faites
en sorte qu'il y en ait plus!» Cependant, tant a la direction de General Motors que dans la clientèle, on commença a se lasser de ces extravagances, et la prétendue promotion qui le propulsa en
tant qu'«observateur» en Europe était en fait une mise a l'écart; son équipe étant de plus en plus en désaccord avec ses choix, l'heure de passer la main était arrivée. Si Earl restait un passionné
de design, en revanche, son peu de gout pour les choses de la mécanique et son désintérêt pour la technique ont, peut-être, influé négativement sur le degré de technologie des produits qu'il habillait.
Encore que, dans ce domaine, la production américaine de l'époque dans son ensemble ne plaide guère en faveur de cette thèse, l'ultra-conventionnel étant alors de mise. Parfois avec excès, souvent
avec bonheur et, a l'occasion, avec cette étincelle appelée grâce ou génie, Earl fit du bon travail. De plus, qu'on le veuille ou non, ce n'est pas par hasard que la famille du héros de l'histoire
habita longtemps une bourgade des environs de Los Angeles nommée Hollywood et fut voisine d'un certain Cecil B. DeMille. Et puis comme au cinéma, l'histoire eut une suite. Son assistant, celui qui
le remplaça au lendemain de sa retraite, le 1er décembre 1958, allait lui aussi, après le maitre, devenir une star du design. Il s'appelait Bill Mitchell.

Ci-dessous : Cette Cadillac Eldorado Biarritz surchargée de chromes et proposant, sur un châssis massif de 3,30 m d'empattement, un habillage tarabiscoté (notez l'ampleur des ailerons !) constitue l'exemple type des extravagances de la fin des années 50. Ci-dessous : Harley Earl lança en 1948 la vogue des ailerons arrière, dont cette Cadillac de l'année suivante offre un exemple remarquablement sobre.  Ci-dessous : Cette Buick Y-Job, véhicule expérimental possédant des phares rétractables et remarquable par sa grande largeur, date de 1938Ci-dessous : Quoique encore massive, cette Cadillac Eldorado Brougham 1957 indique un léger retour a un style moins marqué. Les doubles phares constituaient une grand première dans l'industrie automobile.

Maniac
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